Le plus beau des harcèlements, par Bono (Le Monde, France) |
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Mis à jour le jeudi 6 janvier 2000
AINSI la grande vague du millénaire est passée. Où en sommes-nous après cela ? L'eau est-elle un peu plus chaude ? Peut-être pas. Mais voici l'an 2000, avec son grand bassin tout neuf où nous ébattre. Il est immense, et pour le remplir il a besoin d'une idée immense. Or cette idée - bonne nouvelle - nous l'avons.
C'est Jubilé 2000 : l'annulation de la dette des pays les plus pauvres du monde. Une belle idée, car, si elle continue de prendre cette année, elle changera la vie d'un milliard de personnes, celle des pauvres parmi les plus pauvres, de ceux qui vivent avec moins d'un dollar par jour.
En 1999, un principe a été instauré, qui modifie à jamais les rapports entre les pays développés et les pays en développement. Ce principe qui a pris corps dans les mots et les actes des dirigeants de la planète après le sommet du G8, à Cologne l'an dernier, a établi que le remboursement des dettes anciennes ne peut passer avant l'alimentation, l'éducation et les campagnes de vaccination des peuples pauvres.
Si ces dirigeants sont capables de transformer les discours en réalité - et le FMI et la Banque mondiale de tenir leurs promesses -, plus de 100 milliards de dollars de dette seront annulés, sous réserve de conditions strictes. Jubilé 2000 en aurait souhaité le double, mais, pour l'heure, félicitons-nous. Un mouvement auquel on donnait bien peu de chances il y moins d'un an a non seulement réveillé les consciences, mais fait monter les enchères à des sommets qu'on n'imaginait pas.
Jubilé 2000 a réussi pour plusieurs raisons. D'abord la date. Elle est unique. L'hystérie est à son zénith. Elle exige un big bang, un grand événement. Mais sans une idée hors du commun, c'est sa bouffissure, sa gueule de bois, pas une aube nouvelle, qui se lèvera... Elle compte des appuis de taille, de Jean Paul II à Mohammad Ali, de la Tanzanie à la Bolivie, de Harvard à The Prodigy et à Youssou N'Dour.
Surtout, Jubilé 2000 en a fait une question de justice. Beaucoup de ces prêts n'auraient jamais dû être accordés, mais ils ont permis de se concilier les dictateurs selon les vieilles stratégies de la guerre froide, Mobutu au Zaïre par exemple. Il nous a fallu présenter la campagne en termes d'intérêts (ceux de l'Occident) ; dans une économie planétaire, nous sommes tous interdépendants, qu'on le veuille ou non. La misère appelle le conflit, et la guerre coûte cher. Des mesures préventives sont finalement meilleur marché.
Et puis, annuler la dette est une décision économique saine quand cette dette est de mauvais aloi et que le débiteur est insolvable. Tout financier le sait. Quand la branche est pourrie, il vaut mieux la couper.
Aux Etats-Unis, nous avons adopté une démarche pragmatique et débattu de la question avec des économistes et des hommes politiques avant d'instaurer ce que Bill Clinton a par la suite appelé notre « grand chapiteau », la menace conjointe des pop stars et des papes.
J'ai moi-même frappé à la porte de ces personnages mythiques du monde économique que sont Paul Volker, David Rockefeller, Pete Peterson, Robert Rubin et son successeur comme secrétaire au Trésor, Larry Summers. Et ils m'ont fait entrer. Le professeur Jeffrey Sachs a rallié la moitié de Harvard, qui s'est livrée à des calculs acharnés. Son zèle a été contagieux. Larry Summers a fait des offres et, enfin, Bill Clinton a été la vedette. Il a vu la lumière, a pris son saxophone, et s'est mis à jouer. Dès septembre 1999, nous avions fait avancer les positions américaines, passant de 90 % de remise de la dette aux impossibles 100 %.
Pendant ce temps, à Londres, on comblait le retard... Du Bob Geldof de Live Aid plein les oreilles aux sonneries de trompettes des croyants devant le Trésor, les murs de la bureaucratie sont tombés. Des gestes courageux, audacieux, ont été accomplis, qui font que le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Canada revendiquent le premier rôle dans cette affaire.
Le moment est venu pour la France d'occuper le devant de la scène aujourd'hui. Les 11,5 milliards de dollars que lui doivent les pays les plus pauvres pourraient être complètement effacés - ce qui ne coûterait qu'une toute petite partie de la somme. Lionel Jospin a conduit le pays vers la stabilité et surpris tous ceux qui croyaient qu'il le ramènerait aux années 70.
La France n'a jamais eu peur de cette idée forte. Elle n'a pas oublié les liens historiques qui l'attachent à certaines des régions les plus pauvres du monde. C'est un Français, Michel Camdessus, qui a voulu relever ce défi à la direction générale du FMI. Le Mali, le Sénégal et d'autres nations de l'Afrique francophone ont, à présent, besoin que Jospin et Camdessus comprennent le caractère historique du moment.
En Allemagne, Gerhard Schröder a des soucis de politique intérieure, mais, s'il parvient à les dépasser, je suis sûr que lui aussi a la volonté de rejoindre Clinton et Blair. La renaissance de l'Allemagne au cours du siècle n'a-t-elle pas, au fond, été cimentée par cette suppression de la dette de l'après-guerre dont les pays de l'après-conflit doivent se contenter de rêver aujourd'hui ?
L'Italie peut cela, elle aussi. Le pape Jean Paul II a fait de cette question sa croisade morale personnelle. Mais de tous les pays, celui qui importe le plus est sans doute le Japon, nouveau président du Groupe des sept. Keizo Obuchi sera peut être l'homme qui conduira le G7 sur le chemin qui va des promesses à la réalité.
Bien sûr, les pays riches ne sont pas les seuls prêteurs. L'essentiel du reste de la dette est entre les mains du FMI et de la Banque mondiale. Il faut obtenir davantage de ces institutions. Le président de la Banque mondiale, Jim Wolfensohn, est un homme passionné. Je crois qu'il tiendra la distance si les hommes politiques le laissent agir. Et ils le laisseront agir si nous les harcelons.
Il y a encore tellement à faire en 2000...
Mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf a été pour moi l'année la plus extraordinaire. Avec le pape, j'ai troqué mes lunettes noires contre un chapelet, avec David Rockefeller, tout en haut de son « Center » à New York, les crises de nerfs et les paillettes contre le chapeau melon et l'attaché-case, les histoires de guerre aussi. Dans la rue cependant, j'ai appris à accorder ma confiance aux manifestants de base et, je dois l'admettre humblement, aux hommes politiques qui les entendent.
Bono est le chanteur du groupe irlandais de rock U2.
www.dette2000.org(Traduit de l'anglais par Sylvette Gleize.) ©Bono 1999. par Bono
http://www.lemonde.fr/article/0,2320,seq-2070-37424-QUO,00.html
Le Monde daté du vendredi 7 janvier 2000
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